Karfamoriah : Un président, une ambition et une méthode

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L’ascension de Karfamoriah FC dans la sphère footballistique guinéenne n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans la continuité de l’attachement profond de son président, le Docteur Ibrahima Kalil Kaba, à son village natal et de sa volonté de porter haut les couleurs de sa communauté. Le club, désormais pensionnaire de la Ligue 1, incarne une aventure collective bâtie sur la foi, la rigueur et la solidarité.

Dans cet entretien exclusif, le président Kaba revient sans détour sur les clés de la montée, la réorganisation du club, ses ambitions et sa vision du football guinéen.

Après tant de tentatives en Ligue 2, pourquoi cette fois-ci fut la bonne ?

Je crois que c’est un processus de maturation. C’est le même groupe que nous avons depuis trois ans. Et pour être honnête, depuis trois ans, nous pensions avoir le meilleur effectif, mais la Ligue 2 est très compétitive. Il a donc fallu un peu de baraka et de bénédiction pour réussir enfin la mission de retrouver l’élite de notre football.

Facile à dire, mais techniquement, où se situe le déclic ?

Je crois que le déclic est venu après la défaite contre Alu Star de Fria. La réaction du groupe a montré qu’il comprenait qu’il laissait passer une chance. Pour la première fois, les joueurs ont tenu une réunion restreinte entre eux. Cet état d’esprit leur a permis de croire au sursaut. Même s’ils ont perdu le match suivant, on sentait déjà que la mentalité changeait.
Il faut aussi noter que nous n’étions pas très contents de devoir jouer tous nos matchs à Conakry, car nous pensions que les conditions climatiques ne nous étaient pas favorables. Nous étions habitués à un climat chaud. De plus, nous n’étions pas favorables au mode de poule : notre souhait était d’affronter toutes les équipes.
Mais au-delà de cela, il y avait une motivation supplémentaire : tout le monde savait désormais qu’il fallait venir de Kankan pour rester à Conakry, une première pour nous. Et dès les trois ou quatre premiers matchs, les joueurs ont compris que nous avions l’effectif pour décrocher le ticket de la Ligue 1.

Pourquoi évoquer les conditions climatiques ?

Nous sommes venus à Conakry le 24 juillet 2025, une période très pluvieuse. Ceux qui ont suivi les matchs peuvent confirmer que certaines de nos rencontres ressemblaient davantage à des parties de water-polo qu’à des matchs de football. Les stades étaient parfois totalement impraticables.
À notre sens, ce n’était pas le moment idéal pour jouer plusieurs journées : les risques de blessure étaient réels. D’ailleurs, nous avons été victimes : un joueur s’est cassé le pied, sans compter des cas de paludisme, de fièvre typhoïde ou d’asthénie.
Mais comme nous sortions d’une période de crise au sein de la Fédération, toutes les équipes de Ligue 2 s’étaient mises d’accord pour jouer. Il faut aussi préciser que nous étions quatre clubs de l’intérieur à avoir passé autant de temps à Conakry, ce qui n’était pas le cas des formations de la capitale.

Mais de ce malheur est née la joie…

Effectivement ! Nous avions un bon groupe. Après les premières semaines, les joueurs se sont adaptés aux conditions de jeu et aux soucis de santé. C’est pourquoi, par la suite, les autres équipes ont eu du mal à nous manœuvrer.

Comment entretenez-vous le club ?

Comme je l’ai toujours dit, en Guinée, le mode d’entretien des clubs repose sur la solidarité. Notre sous-préfecture est vaste, tant par sa superficie que par sa population. Nous avons donc de nombreux contributeurs, anonymes ou officiels, parmi lesquels le Docteur Ousmane Kaba, le Ministre Mory Condé, ou encore Souleymane Apache.
Ce n’est pas seulement moi, en tant que président : d’autres nous soutiennent également, parfois en nature. Par exemple, pendant les cinq années passées en Ligue 2, nous avons toujours logé à l’hôtel Grand Syli de Kindia, aux frais du Docteur Naby Moussa Sylla.
Nous avons aussi des sponsors, ce qui est rare pour une équipe de Ligue 2. La Banque Nationale nous accompagne depuis trois ans, tout comme le Groupe GBC des frères Kaba (Amadou, Ali et Drissa), originaires de Kankan. La plupart de nos contributeurs préfèrent rester discrets, mais ceux qui nous suivent sur nos pages Facebook savent que nous avons des partenaires solides.
Concernant le Docteur Kaba, tout le monde sait qu’il vient du village de Karfamoriah. Mais, comme dans toute action collective, il faut un porte-drapeau : c’est mon rôle.

Avez-vous déjà d’autres partenaires pour la Ligue 1 ?

Oui, plusieurs discussions sont bien avancées. Certains partenaires souhaitent nous offrir du matériel, d’autres envisagent de devenir sponsors majeurs. Tous sont les bienvenus, car cela sert l’image et l’ambition du club. Nous étudions soigneusement chaque proposition afin de prendre les meilleures décisions au moment opportun.

Une réorganisation prévue pour la Ligue 1 ?

Absolument ! C’est une obligation. Le règlement est très clair : certains aspects, qu’ils soient administratifs, humains ou techniques, doivent évoluer. Nous devons faire des efforts de réorganisation.
Comme vous le savez, la question des licences pour les entraîneurs est une exigence en Ligue 1. C’est pourquoi nous avons recruté Ismaël Kaba, ancien coach du Milo FC de Kankan. Nous espérons qu’avec lui, nous jouerons les premiers rôles. C’est un entraîneur expérimenté, en qui nous avons toute confiance.

Votre regard sur la question des licences d’entraîneurs ?

Le ressenti est réel, mais la vérité du football est que nous ne jouons pas seulement en Guinée : nous jouons aussi sur le continent, avec des règles internationales qui s’imposent à tous.
La formation de nos entraîneurs et de tout l’écosystème qui entoure les clubs est un véritable enjeu. La Fédération et le Ministère des Sports doivent s’y atteler.
Le manque de formation de certains entraîneurs pose problème, notamment pour ceux engagés dans les compétitions interclubs. Le chauvinisme ne suffit pas : un entraîneur guinéen sans diplôme requis ne sera pas autorisé à s’asseoir sur le banc en Ligue des Champions.
Rien n’empêche pourtant un entraîneur guinéen qualifié d’être recruté par le TP Mazembe ou Mamelodi Sundowns, tout comme nos joueurs le sont. De même, nos kinés, médecins sportifs et arbitres devraient pouvoir s’exporter.
Nous devons donc nous organiser pour que nos entraîneurs, arbitres et officiels soient formés selon les standards internationaux.

Vos liens familiaux avec Moussa Bintou Kaba ont-ils eu un impact sur vos matchs ?

Corrompre un arbitre, c’est se préparer à l’échec. Que gagne-t-on à aller en Ligue 1 sans le mériter ? On n’y survivra pas longtemps.
Même avec des moyens ou des relations, cela ne sert à rien. Vous pouvez peut-être truquer un match, mais vous ne pouvez pas acheter la réussite durable.
Nous avons fait cinq ans en Ligue 2. Si nous avions voulu tricher, nous serions montés bien plus tôt.
Oui, Moussa Bintou Kaba est mon cousin germain, nous venons du même village et partageons les mêmes valeurs : chez nous, on ne triche pas. Ce que nous savons faire, nous le faisons ; ce que nous ne maîtrisons pas, nous le confions à plus compétent. C’est notre éducation familiale.

Confirmez-vous avoir aidé des arbitres à obtenir des visas pour la Guinée équatoriale ?

Oui, c’est exact. Un trio arbitral était bloqué à l’aéroport de Conakry, alors que j’y accompagnais mon épouse. Ils m’ont reconnu et expliqué leur situation : ils devaient partir arbitrer un match continental, mais n’avaient pas de visa.
J’ai aussitôt appelé l’ambassadeur Oumar Kandé, qui s’est mobilisé avec ses équipes. Grâce à lui, tout a été réglé, et les arbitres ont pu voyager. Ce n’était qu’un geste de solidarité nationale. Nous devons aider les Guinéens, surtout quand ils représentent le pays à un tel niveau.

Quelles sont vos ambitions à court et long terme ?

À court terme, notre objectif est de nous maintenir. Nous allons affronter des géants du football guinéen, aux palmarès impressionnants.
Mais à long terme, nous souhaitons consolider l’équipe, renforcer l’effectif et devenir compétitifs parmi les meilleurs.

Le titre a-t-il été célébré à Karfamoriah ?

Tout à fait. L’équipe a été chaleureusement reçue par le Soti Kèmo (chef du village), la famille Chérif, le grand imam de Kankan, ainsi que les autorités locales, dont le gouverneur et le préfet.
Je rends hommage à M. Aly Badara Condé, opérateur économique, et à Souleymane Apache Bérété, deux soutiens indéfectibles. Le ministre Mory Condé a également contribué. Leur engagement est exemplaire.

Quelles difficultés rencontrez-vous dans la gestion du club ?

Les principales difficultés sont logistiques : déplacements, hébergement, restauration d’une quarantaine de personnes.
Mais le plus grand défi reste celui des infrastructures. À Kankan, nous partageons le stade M’Ballou Mady Diakité avec le Milo et la SAG, en attendant la rénovation du stade Kankou Moussa de Siguiri.
Plus il y aura de terrains et de stades aux normes, plus le football se développera. Nous devons aussi disposer d’équipes de jeunes (U15, U17, etc.), ce qui nécessite davantage d’espaces de jeu.

Kankan a désormais trois clubs en Ligue 1. Une fierté ?

Oui, une grande fierté ! Kankan est une terre de football. Je rends hommage à l’Association des Clubs Informels de Kankan, d’où provient la majorité de nos joueurs, et à l’Université Julius Nyéréré, qui nous fournit aussi de jeunes talents.
Cependant, il est triste de constater que certaines régions n’ont pas de club en Ligue 1 ou 2, malgré leurs nombreux talents. Le manque d’infrastructures en est la principale cause.

Et votre premier derby contre le Milo FC ?

Chez nous, c’est un vrai derby, vécu avec passion. Les villageois veulent affronter ceux de la ville.
Mais soyons réalistes : le Milo FC est un club plus expérimenté, ancien champion et habitué des campagnes africaines. Nous n’avons pas les mêmes moyens, mais ce sera un derby fraternel. D’ailleurs, beaucoup de supporters du Milo nous ont soutenus à Conakry. Ce sera une belle fête du football.

À part Karfamoriah et le Syli national, avez-vous d’autres clubs préférés ?

Je suis avant tout un fan du football guinéen. Ayant grandi pendant l’épopée du Hafia FC, ce club reste pour moi la référence.
Je soutiens surtout les clubs où brillent les Guinéens. Aujourd’hui, mon joueur préféré est Sehrou Guirassy : il mérite le Ballon d’Or africain. Il fait partie des meilleurs attaquants du monde et représente dignement le pays.
J’apprécie aussi François Kamano, un joueur exemplaire, poli et professionnel — un modèle pour la nouvelle génération.

Un conseil pour les jeunes joueurs ?

Avant de parler des joueurs, il faut parler de nos instances. En Guinée, on ne joue pas assez au football. Au-delà de la Ligue 1 et 2, le football amateur se résume souvent à des tournois courts.
Or, un joueur a besoin de régularité, de discipline et de compétition pour progresser. En Côte d’Ivoire, par exemple, la troisième division compte 40 équipes qui disputent un championnat complet.
Plus on joue, plus on développe le football, les arbitres, les journalistes sportifs et les encadreurs. Il est urgent que la Fédération structure une vraie Ligue amateur permanente.

D’où vient votre amour du football ?

Je suis né à Camayenne. Difficile de naître là-bas sans aimer le ballon rond ! Entre les festivals nationaux et les reportages à la radio, le football faisait partie de notre quotidien.
J’ai joué au foot à l’école, au collège, au lycée, puis à l’université. C’est une passion ancienne, pas une découverte.

Quel poste occupiez-vous ?

J’étais défenseur central, parfois libéro — à l’époque où ce poste existait encore.
Quand je suis rentré au pays, j’allais régulièrement au stade pour suivre le Syli national ou les clubs engagés en compétitions africaines. C’est cette passion qui m’a conduit, plus tard, à soutenir les jeunes du village en reprenant le club Karfamoriah.

Le surnom “Lilou” vient-il du football ?

Non, pas vraiment. C’est le diminutif de Kalil. Mon père, ambassadeur à Rome dans les années 70, avait un gardien italien à l’ambassade qui n’arrivait pas à prononcer mon nom. Il disait “Lilou, Lilou”… et le surnom est resté !

Que souhaitez-vous qu’on retienne de vous dans le milieu du football ?

Qu’occuper de hautes fonctions, dans le public ou le privé, ne doit pas empêcher de vivre sa passion.
Je suis heureux de voir des figures comme Antonio Souaré, le Général Mathurin, le Ministre Mory Condé ou Ousmane Gaoual investir dans le football.
J’aimerais qu’on retienne de moi que j’ai voulu inspirer d’autres à faire de même : utiliser leurs moyens pour développer le sport et créer des opportunités pour la jeunesse.

Un dernier mot

Pour nous, fils de Karfamoriah, c’est une immense fierté. Nous avons reçu des messages de soutien du monde entier, même d’Australie.
Si nous continuons à jouer régulièrement, d’autres talents émergeront, et certains feront mieux que nous. C’est tout le mal que je souhaite à notre football.

 

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